A la différence des one-man shows présentés par les humoristes traditionnels, le spectacle de Gustave Parking n’est pas construit sur le texte et son interprétation – du moins pas seulement – mais sa démarche est plus complète, plus riche. Pour créer le comique des situations, il se sert d’objets auxquels il donne de multiples sens ; le texte a alors une fonction (didactique) d’illustration et d’explication, comme dans la distanciation brechtienne. Il s’agit donc de voir, à travers l’extrait proposé, comment Gustave Parking arrive par le seul détournement d’un objet (ici un ballon blanc), à la fois à toucher le public, à modifier l’espace de jeu, à perturber la vision de sa persona.
Le lien entre les différentes situations qu’expose G. Parking est ce gigantesque ballon blanc auquel il attribue successivement les multiples rôles d’ovule, de « grosse tête », d’éclipse, de vache, de ballon énorme, de ventriloque. A travers ces diverses utilisations, il touche le spectateur en modifiant son horizon d’attente. Dès sa première réplique (« je vais vous faire un truc plus féminin ») et la représentation de l’ovule, la vision de sa performance diffère selon le sexe du spectateur puisque le mot « ovule » et l’image qu’il en donne ne signifient pas les mêmes choses ou ne réfèrent pas au même vécu chez les hommes et chez les femmes.
Ces deux premiers actes représentent donc une mise en condition pour apprécier le spectacle et une exclusion d’une partie du public (on pense notamment aux enfants).
Il insiste par ailleurs souvent sur cette dernière dans ses divers sketches. On retrouve cette exclusion (qui va de paire avec la modification de l’horizon d’attente et de la perception du spectacle par le public) dans le jeu de l’éclipse (« pour ceux qui n’ont pas vu l’éclipse »). Dans ce cas pourtant il se réconcilie avec les exclus en leur offrant la chance d’en voir une. Parfois cette exclusion se traduit par une agression détournée : lorsqu’il imite le pape, on peut penser qu’il met les non croyants à part mais qu’il agresse également les catholiques en se moquant de leur représentant. On retrouve ce jeu avec la religion dans le passage de l’éclipse : « pour les croyants, éclipse avec porteur ».
Gustave Parking essaye de ne laisser personne indifférent, en partie parce qu’il trouve des référents communs à tout le public. Par exemple, ceux qui n’ont pas été sensibles aux allusions de l’ovule, de l’éclipse ou des croyants, seront peut-être plus touchés par la foire agricole.
Ce jeu d’exclusion, d’isolement se retrouve dans les apartés qu’il entretient avec certains spectateurs (adresse ad hominem). Par exemple, il utilise le ballon pour lancer à une personne du premier rang : « d’ailleurs c’est vraiment de la peau de fesse, tu veux sentir ? » ou lorsqu’il imite le pape : « ça te fait rire toi ? ». Il y a donc ici personnalisation de l’adresse au public mais cet isolement n’exclut pas pour autant les autres spectateurs : l’adresse à la personne se fait en rapport avec le sketch et pas avec la personne elle-même sur des caractéristiques de son corps ou autre ; ainsi chacun dans la salle aurait pu être interpellé (il s’agit d’une isolation particularisante).
Et pour ceux qui ne l’auraient pas ressenti de cette manière, Gustave Parking les rassemble avec les autres dans son jeu du tennis ballon où il fait appel à tout le public. Dans ce passage, le public est partenaire voire acteur du spectacle et cela sans que les spectateurs ne quittent leur siège et seulement par l’intermédiaire de l’objet avec lequel il joue.
Cette dernière action a par ailleurs une autre fonction : la remise en question de l’espace de jeu. Avec le tennis ballon qui fait appel à tous dans la salle, l’espace scénique est dépassé. Le spectacle ne se limite plus aux planches mais à tout le théâtre : le performer a notamment peur de casser les projecteurs (il n’y a plus de barrière entre scène et salle ainsi qu’entre scène et coulisses ou régie).
L’autre moyen de violer l’espace liminaire réside dans l’adresse à un membre du public : la perception du spectacle, en particulier pour la personne interpellée, est perturbée par cette extension de l’espace de jeu.
Dans le passage de l’éclipse, les jeux de lumière et le mouvement du ballon provoquent selon les spectateurs soit une dilatation de l’espace (tout le monde est convié à observer l’éclipse un soir sur une montagne et la nuit, symbolisée par le noir dans la salle et sur scène, permet d’oublier les frontières), soit sa restriction conférant au spectacle un caractère plus intimiste.
La troisième caractéristique importante du détournement de l’objet consiste à perturber la vision par le public de la persona de Parking.
Prenons l’exemple de l’ovule : lorsqu’il gonfle le ballon, il fait mine de réaliser un exploit (« ça va péter », « oh la vache », « il est énorme »). Cela peut entraîner deux visions : la première montre une diminution de l’effet spectaculaire de la performance (à cause des expressions qui ponctuent l’effort) mais on peut considérer cette action comme le développement de l’ego du comédien qui se considère comme un athlète de haut niveau : dès lors le public ne voit plus seulement Gustave Parking mais Gustave Parking qui réalise des exploits.
Juste après il insiste sur ce sentiment en demandant au public s’il a la grosse tête : ici le ballon est employé comme le prolongement du corps et la perception kinesthésique du public est totalement modifiée.
L’épisode du ventriloque réunit ces deux impressions : l’exploit de faire parler le ballon et le report de la persona de Parking sur ce ballon.
Lorsqu’il imite le Pape, la persona devient un personnage mais pas véritable puisqu’il est symbolisé par le ballon alors que le Pape est un être réel.
Dans le passage de la foire, le ballon devient le prolongement animalier de Parking.
Cet extrait a bien illustré la métaphysique en activité tant employée par Parking dans son spectacle. C’est en partie grâce à l’objet qu’il justifie une adresse au public, une modification de l’espace de jeu et de la vision de sa persona. En soi l’accessoire peut donc être élevé au même niveau que le comédien (voire plus dans la scène de l’éclipse) et quelquefois on peut le considérer comme le véritable performer tant la métaphysique en activité et la relation kinesthésique à l’objet sont importantes.