Aller voir un spectacle, c’est souvent s’abandonner et se laisser porter par une musique, par une intrigue ou dans le cas du cabaret comique, par le discours de l’artiste.

Cette écoute n’est pourtant pas une simple réception passive, d’autant plus que la participation du public est une forme de tradition dans ce type de spectacles.

Ainsi, dans l’extrait du spectacle de Gustave Parking étudié, on peut distinguer trois aspects de la réception du public.

La scène étudiée est caractérisée par l’accessoire qui est utilisé : un ballon gonflable qui semble être un appendice du comédien. Cette dilatation de l’espace de l’artiste est notamment perceptible lorsqu’il attribue à l’accessoire la fonction de remplacer sa propre tête. Et lorsqu’il jette l’objet dans le public, c’est comme s’il donnait une partie de lui-même. Les spectateurs ayant touché l’accessoire ont en quelque sorte touché le spectacle lui-même, en y participant, ils ont donc touché l’œuvre de Gustave Parking.

Bien que la présence du comédien soit centrale sur la scène, son corps semble dans cet extrait passer au second plan pour laisser place à l’accessoire sur lequel l’attention du public est focalisée. L’intelligence kinesthésique de Gustave Parking est ici plus perceptible par son aptitude à manipuler et à donner un statut à l’objet, que par le mouvement de son propre corps. Par exemple, lorsqu’il suggère une éclipse de lune, son corps est mis de côté (il n’est d’ailleurs plus éclairé) au profit de l’objet ou plutôt de l’action qu’il a sur l’objet.

L’illusion sur les fonctions de l’objet est constante même si l’accessoire change successivement de statut. Ces glissements paradigmatiques ne sont pas un obstacle au discours théâtral et poétique : il suffit de suivre les élucubrations du comédien avec confiance, presque aveuglément. La perception des spectateurs est donc complètement manipulée par les suggestions de Gustave Parking. Le public voit donc dans l’accessoire les choses les choses les plus « vulgaires » (ovule géant ou vache qui vêle) aux plus « poétiques » (lune). Afin de parfaire cette illusion, Gustave Parking s’adresse au public en l’incitant à regarder : il attire ainsi l’attention sur l’aspect visuel de son spectacle qui est important pour la compréhension humoristique et poétique.

Cependant cette illusion est sans cesse brisée par l’incursion du réel dont le but est essentiellement de créer un effet comique. Gustave Parking construit une imagerie poétique suggérant une éclipse de soleil. Ces images sont immédiatement détruites en suggérant des événements impossibles tels que l’éclipse à balancier ou à rebond. Le but est bien sûr comique : en détournant les lois de la physique après une suggestion réaliste, il crée une connivence avec le public tout en faisant passer le message : « Ceci n’est qu’un spectacle et j’en fais ce qu’il me plaît puisque je le contrôle. » Toujours dans la même séquence, en montrant une éclipse avec porteur, il réintègre son corps à la performance. Ainsi, il insiste en montrant qu’il est celui qui contrôle les images produites sur scène par la manipulation des objets, par la suggestion et par l’effet qu’elles ont sur le public.

Le réel surgit également brusquement lorsque Gustave Parking redonne à l’accessoire son statut initial de ballon en faisant référence au coût de l’objet. Cette réflexion devient agression d’un spectateur lorsqu’il s’adresse à une personne en particulier, en faisant un jeu de mots douteux (peau de fesses) afin de renforcer l’illusion de son propos. Encore une fois, le but est comique : on passe de propos destinés au public dans son ensemble à la singularisation d’un individu dans une masse. Dans l’ambiance d’une salle d’un spectacle comique, ce type d’adresse reste toujours drôle pour le public et pour la personne interpelée.

Un autre type d’incursion du réel est celui du temps ralenti ou allongé lors du gonflage du ballon. Ce temps qui aurait pu devenir long et ennuyeux, est réduit par la participation du public à crier des « oh » après chaque « ça va péter » du comédien.

Cela nous amène donc à analyser la participation du public et les incitations à la réflexion qui lui sont offertes.

Les participations du public dans son entier sont nombreuses pendant le spectacle. Dans cet extrait, le public participe lors du gonflage du ballon en poussant des cris. Mais nous avons déjà vu qu’il s’agissait ici d’utiliser le temps, même si la notion de communication entre le public et l’artiste est toujours présente.

Lorsque Gustave Parking lance le ballon dans le public, l’attente est des spectateurs est différente : il y a une envie de toucher, un désir de jouer et de ne plus être simplement un spectateur passif. En touchant le ballon, les spectateurs ont le sentiment d’avoir participé au spectacle et d’avoir eux aussi créé une image esthétique et poétique.

L’utilisation de l’objet superposée au discours du comédien invitent à la réflexion notamment avec les références au Pape, à la corruption des politiques, aux farines animales, au racisme. Il ne s’agit pas seulement de rire mais bien de réfléchir et de se positionner. Ainsi, suite à la plaisanterie sur la position du Pape sur le préservatif, le public entier a ri, mais Gustave Parking ne s’adresse ensuite qu’à une seule personne pour lui reprocher de rire à ce sujet. Il accuse donc tout le public de rire et lui-même d’aborder une question si grave sur le mode de la plaisanterie dans un spectacle comique. Son attitude est très différente lorsqu’il déclame son poème écologiste : il reste sérieux et le public l’applaudit solennellement.

Chacune des approches du spectacle correspond à des fonctions différentes. L’illusion théâtrale vise à donner une image poétique. L’incursion du réel doit produire un effet comique. L’incitation à la réflexion a pour but de faire passer un discours écologiste et politique. Le spectacle de Gustave Parking est donc une création complète où chaque spectateur peut puiser ce qu’il en attend.