Mêlant finesse et vulgarité, l’humour de Gustave Parking n’est pas gratuit. Si la forme de son spectacle peut paraître a priori légère et uniquement comique, l’artiste développe entre références et gags à répétition un argumentaire solide sur sa vision du monde, des choses. A mon sens, l’extrait qui nous concerne ici est révélateur de cette démarche qui consiste à « prêter à rire en donnant à réfléchir ». Certains outils utilisés tout au long du spectacle – et plus particulièrement ici – nous révèlent de par leur utilisation sa volonté de construire un terrain propice pour la bonne transmission de ses idées et de ses convictions au spectateur.
Tout d’abord, il me semble que l’utilisation du ballon comme prolongement du corps et par la suite comme jouet partagé avec les spectateurs lui offre un support solide pour incorporer ses messages. Le fait de le gonfler en le positionnant comme une excroissance phallique (ce qui crée déjà une provocation pour les femmes auxquelles il avait promis, en s’excusant pour sa vulgarité, un « truc féminin ») permet de placer cette baudruche comme l’élément central du sketch. Et pour attirer encore plus l’attention de son public, il développe une notion de performance ( reprise de manière encore plus claire avec le jeu de l’éclipse) et se met en avant en prenant un risque qui semble menacer le public alors qu’il ne concerne que lui (« attention, ça va péter ! »). Le prolongement du corps est aussi présent lorsqu’il crée un nouveau personnage en plaçant le ballon devant sa tête ; et ceci le fait disparaître ce qui, en modifiant la perception kinesthésique du public, rend ce dernier encore plus malléable et sensible à son propos.
Aussi en jouant sur l’imitation d’une éclipse, il rajoute encore à l’effet de la performance en accomplissant une chose à chaque fois « plus dure », « plus rare » et singe la maîtrise des éléments, alors qu’on ne peut que les subir, les constater. ; et ceci lui permet de redonner du charisme et d’influence à sa persona. D’ailleurs la réduction complète de l’espace scénique par la concentration de la lumière sur le ballon ( ce qui est d’autant plus visible pour un téléspectateur) focalise l’attention du spectateur sur ce seul objet, mais ne permet pas pour autant d’oublier que c’est Gustave Parking qui le manipule.
D’un autre côté, il fait participer son public en l’invitant à ponctuer ces performances d’onomatopées approbatrices, créant ainsi un lien direct de connivence entre eux qu’il approfondit encore en jouant avec eux, en leur lançant le fameux ballon. Et l’utilisation de l’humour, et en particulier des injonctions qu’il formule à l’égard de certains membres du public qu’il prend à partie (ce qui n’empêche l’identification de la part des autres) permet de solidifier ce lien. De même, l’exclusion à plusieurs reprises d’une partie du public, quand il fait la critique du « type qui a la tête pleine de vide » ou quand il présente son « éclipse où on voit le porteur » pour les croyants, accentue la connivence qu’il installe.
C’est cette création d’une ambiance détendue, d’une complicité avec son public et en même temps la mise en avant du fait que c’est lui et lui seul qui dirige ce qui se passe qui lui permet de faire passer ses critiques ou tout du moins ses messages. Qu’il s’agisse d’un jeu sur l’aspect financier qui est presque le fondement de son spectacle, et qu’il reprend en précisant que le ballon avec lequel lui et le public s’amusent est sa propriété et « coûte la peau des fesses », ou d’une parodie de vétérinaire opérant un toucher utérin à une vache, c’est d’abord le refus des tabous qu’il met en évidence. Tout au long de son spectacle, il joue sur la limite du politiquement correct, sur la rupture des conventions en utilisant des mots et en prenant des attitudes que chacun voudrait exprimer mais que le seul un comique peut se permettre d’évoquer. Il en va de même pour sa critique du Pape : par son jeu il devient le Pape ; et son rapprochement entre l’éclipse et les croyants lui donne un clé pour mettre l’accent sur le côté absurde de certaines conceptions religieuses.
En outre, il profite de certaines plaisanteries pour glisser une critique politique dans son discours. Lorsqu’il glisse de la vache à la foire de l’agriculture, il a la possibilité de mettre le doigt ( quitte à créer une séparation de points de vue dans son public) d’une part sur les aspects qui le dérangent chez J. Chirac et d’autre part sur l’écologie, point central de son argumentation. C’est ici, je crois, la force de G. Parking qui ne se contente pas de « lancer des vannes » sur les sujets qui le perturbent mais offre au contraire des critiques fines sur ces thèmes, de manière implicite le plus souvent.
Il fait rire son public et le fait participer à des choses simplement drôles en concentrant son attention sur des objets qui deviennent non-seulement le support des gags eux-mêmes mais aussi celui des idées qu’il véhicule, et ces objets lui permettent de rendre, une fois ajoutés à son franc parler et à sa maîtrise du langage, le spectateur particulièrement malléable et ouvert aux pistes de réflexion (parfois inconscientes) qu’il lui offre.