Pour avoir vu « le retour des joies sauvages » l’été dernier, pour avoir vu évoluer Gustave Parking avant la représentation avec l’équipe du festival et pour avoir suivi les cours d’esthétique du spectacle vivant, ma vision ne peut être celle d’un spectateur dans la salle. Mon horizon d’attente est différent : il y a forcément une certaine distance, distance qui permet l’analyse.
Dans cet extrait, Gustave Parking est vêtu de chaussettes de football par-dessus son pantalon de ville et des baskets et d’un morceau de tissu bleu pailleté sur la tête. Il s’apprête à utiliser une soufflerie et un ballon de baudruche dégonflé.
Une question me vient alors à l’esprit : comment par l’utilisation de l’espace et du rythme, le détournement d’idées et les spectateurs, y a-t-il cohérence et construction de sens dans cet extrait ?
Sur une scène de théâtre, le cadre de scène est inévitable. Pendant cet extrait, Gustave Parking est tout d’abord au centre du cadre et de côté avec devant lui le ballon qu’il gonfle. Il occupe le centre de la scène qu’il ne quittera pas. En gonflant le ballon, il compresse son espace et montre sa présence bien réelle au spectateur. Ensuite, de face, on ne voit plus que ses jambes, son buste et sa tête sont masqués par le ballon : il n’est plus là mais encore là, seul reste le rond de lumière blanc de la lune. Il va réapparaître dans l’espace, dans le cadre de scène par ce rond en violant l’espace de la lune. L’éclairage revient. Il se rapproche du public et lui lance le ballon : il franchit avec le ballon « lune » l’espace liminaire, le quatrième mur qui le sépare du public. En faisant rebondir le ballon sur la scène, il en fait prendre conscience au spectateur, il délimite le cadre (pour ensuite mieux le nier). Cette partie du spectacle est finie, il repose l’objet de son sketch sur la gauche : il se rapproche de l’espace liminaire entre scène et coulisses.
Il y a cohérence puisqu’il part d’une position centrale et évolue ensuite en disparaissant et apparaissant de manière cohérente en jouant avec cette position, la lumière et le ballon et finit en allant vers les coulisses.
La cohérence vient aussi d’une constante : le rythme qu’il donne avec le leitmotiv « encore mieux » mais aussi avec son flux de paroles, ses exclamations et celles du public : les Ooh ! et Aah ! Cela se combine avec le bruit du moteur et du souffle. Tout cela s’arrête : c’est le fin du sketch et il y a sens.
Le détournement d’objet est une spécialité de Gustave Parking. Dans cet extrait, il détourne le ballon de sa signification première et utile pour y faire rebondir ses idées. Le ballon lui suggère des choses, des objets qui lui suggèrent des idées : ovule blanc, grosse tête, éclipse. Il joue sur l’association d’idées. Ces idées n’ont pas forcément de sens, de cohérence à première vue mais on peut tenter de les mettre en parallèle avec son costume.
Il parle de « grosse tête, il rajoute « pleine de vide ». Effectivement, c’est ce que l’on voit mais on peut aussi remarquer qu’il porte des chaussettes de football. Il y a construction de sens.
Et surtout, au début de cet extrait, il identifie le ballon à un « ovule géant blanc » et il parle de « fécondation in vitrol ». Cela prend sens, quand il parle à la fin d’une foire agricole où la vache va vêler. Il y a cycle des idées.
Bien entendu, cette cohérence et le sens qu’il donne à son spectacle ne diraient rien s’il n’était pas reçu, il n’aurait tout du moins pas le succès connu. Le spectacle et le sens qu’il donne sont d’autant mieux reçus que Gustave Parking inclut les spectateurs, le public dans son jeu.
Il le fait participer en lui demandant une implication vocale « Ooh » à chacun de ses exploits. Il les fait participer physiquement en leur lançant le ballon. Il pose une question à un spectateur « vous allez me dire si j’ai la grosse tête » ou il en interpelle un en lui demandant « s’il veut sortir ». Ces franchissements du quatrième mur permettent de transformer l’espace cubique de la scène en un relatif espace sphérique. Cette connivence qu’il entretient avec le public est aussi impliquée par le jeu d’inclusion-exclusion qu’il utilise : quand il demande à un spectateur s’il veut sortir, tous les autres se sentent concernés. Idem lorsqu’il donne un exemple « pour les croyants »
L’interaction est aussi donnée par des clefs de lecture, des références communes auxquelles il fait allusion : « horloge normande », « foire de Paris », « Chirac », « De Gaulle ».
Il les incite aussi à une distanciation brechtienne qui les pousse à la réflexion : il cite De Gaulle en disant « les hommes sont tous des veaux ». Il semble dire « peut-être que vous aussi ». Il les laisse libre de répondre bien sûr : il invite simplement à la réflexion.
La connivence qu’il installe avec le public donne un sens à son spectacle, c’est aussi pour cela que ça fonctionne et que le message passe.
L’utilisation qu’il fait de l’espace, du détournement des objets, du rythme et des idées donne une cohérence et un sens au spectacle. Et cela marche d’autant mieux que le spectateur est impliqué, qu’il y a des sujets sur lesquels il se sente proche de lui et qu’il ne les agresse pas par méchanceté mais simplement pour les faire réfléchir tout en passant un moment de distraction poétique.