Le retour des joies sauvages c’est le retour d’une émotion primaire, incontrôlée : c’est un éclat de rire. Dans cet extrait, Gustave Parking à l’aide d’un seul ballon réussit à réveiller ce rire. S’interroger sur l’esthétique de spectacle c’est donc se demander comment les spectateurs perçoivent, donnent sens aux éléments matériels présentés par l’artiste. Le spectacle se construit donc essentiellement dans la relation que Gustave Parking entretient avec son public.
Nous tenterons dans une première partie de caractériser cette relation que l’artiste instaure avec son public. Puis nous verrons comment cette complicité amène les spectateurs à participer dans la construction du spectacle. Enfin nous verrons comment cette interactivité artiste/public donne son sens au spectacle.
Dès le début de son spectacle, Gustave Parking nous rappelait que son spectacle n’était fait que « d’objets pourris et récupérés… mais (qu’il) ne parlait pas de nous ». Par cette anti-phrase il reconnaissait l’importance du public dans la construction de son spectacle. Pierre Lebras se présente lui-même comme un artiste de cabaret comique, il n’interprète sur scène aucun rôle, il n’est pas comédien. La forme du cabaret suppose que le personnage de Gustave Parking ne soit pas seulement une persona créée par Pierre Lebras mais aussi une persona reconnue et acceptée par le public. En effet, le public ne vient pas voir un spectacle de Pierre Lebras mais il vient voir Gustave Parking. Cette persona est un personnage construit par l’acteur à partir de ce qu’il est, de son rapport au monde, de ce qu’il veut faire passer. Gustave Parking n’est pas Pierre Lebras, cependant cette persona doit maintenir l’illusion de sa propre réalité et chaque spectateur doit souhaiter son dévoilement afin de repartir avec la sensation de le connaître personnellement à la fin du spectacle.
Pour cela, Gustave Parking instaure avec son public une relation personnelle, voire intime. Le théâtre de Trévise n’est pas favorable à créer cette intimité. Mais la participation, le rapport que Gustave Parking entretient avec son public recrée l’ambiance intime du cabaret. Plus que la disposition du lieu c’est l’ambiance qui permet une certaine intimité. Gustave Parking arrive à superposer à l’espace cubique de la salle un espace sphérique psychologique. Gustave Parking dialogue, échange avec son public, il nie l’espace liminaire comme s’il n’y avait pas de quatrième mur, d’opposition faciale avec le public. De plus, il ne considère pas son public comme une masse. . En utilisant le tutoiement ( « tu veux sentir ? », « et en plus, ça te fait rire ? ») il individualise son public ; il ne s’adresse pas à une masse de spectateurs mais à chaque spectateur. Il semble alors entretenir avec chaque spectateur un contact personnel.
La forme du cabaret suppose plus qu’une simple complicité d’écoute, elle est sous-tendue par une participation active des spectateurs. Tout d’abord, les spectateurs acceptent de croire à la réalité de ce qui leur est présenté . Derrière le ballon, ils voient un ovule, une tête, une lune, un veau, la marionnette d’un ventriloque. Les mots ont une valeur performative, le simple fait de suggérer une action suffit à la faire exister. Gustave Parking joue aussi avec la kinesthésie : il adapte son jeu, ses mouvements aux réactions de son public, afin de toujours le maintenir dans l’illusion.. Ils participent également en s’engagement physiquement : Gustave Parking leur envoie le ballon et leur demande de le renvoyer. Pareil à un metteur en scène, il dirige le jeu des spectateurs, fixe des règles. Le ballon qui gonfle, enfle petit à petit, représente l’importance, l’ascendant que Gustave Parking prend au fur et à mesure sur les spectateurs.
Gustave Parking détourne constamment l’horizon d’attente des spectateurs. L’extrait est censé débuter par « un truc plus féminin » or il aborde des sujets qu’une femme n’ose aborder que dans l’intime : « l’ovulation », « la fécondation » . Le sketch se poursuit en évoquant d’autres tabous comme le racisme (« il est tout blanc… c’est la fécondation in vitrol »), la religion. Ce qui est « encore plus fort » n’est pas du ressort de l’exploit, de la contre-performance de gonfler un ballon, il s’agit de mettre le public en danger. En venant voir, un spectacle de cabaret comique, celui-ci accepte d’être bousculé, charrié. Les spectateurs acceptent d’être alors accessoirisés, quand Gustave Parking veut qu’ils rient, ils rient. Le ballon qui risque de péter symbolise cette mise en danger des spectateurs.
Loin de considérer ses spectateurs comme de simples marionnettes, Gustave Parking leur demande de devenir « spectacteurs ». L’interactivité avec le public est donc constante. Certes, le public est accessoirisé, manipulé (« dîtes oh ! ») mais chaque spectateur garde sa faculté de juger. L ’expression « je vous laisse réfléchir là-dessus » est même un leitmotiv du spectacle. Alors que les gens sont venus assister à un spectacle comique, Gustave Parking leur reproche « et en plus, ça te fait rire ? ». Tout s’enchaîne très vite, influencé peut-être par le cirque, Gustave Parking enchaîne les numéros -son costume avec ses couleurs criardes fait d’ailleurs penser à celui d’un clown – mais son spectacle n’est pas une simple succession de sketches. En gonflant son ballon, il déclare « attention ça va péter », les spectateurs rapprochent alors cette performance du contre-performance du premier sketch du spectacle. Il nous donne des clés de lecture en faisant référence à ce qu’il a déjà dit, mais aussi à des séries télé comme Le Prisonnier. Au-delà de l’hypertextualité, en affirmant qu’il n’est pas un numéro, il renverse la situation initiale : ce n’est pas le public qui est enfermé mais lui-même qui est prisonnier du jugement des spectateurs.
Le propre du spectacle de Gustave Parking est de nous amener à rire et à réfléchir. Cependant, chaque spectateur reçoit le spectacle en fonction de son expérience personnelle, de son vécu, de ses références culturelles. Alors le texte du spectacle ne doit pas être lu de manière unilatérale mais dans toutes ses acceptions. Les images créées par Gustave Parking doivent être comprises au-delà des images suggérées par les mots. Gustave Parking détourne les objets jusqu’à en faire une extension de son propre corps. Le ballon devient sa propre tête – « j’ai la grosse tête ? »- comme si, pour un instant, l’artiste mettait à distance persona et personnage. Pour reprendre l’expression d’Artaud, on peut parler d’une « poésie des images ». Tout est exagéré jusqu’à l’absurde, les sujets sont traités de manière grotesque : le simple fait de dire « oh la vache ! » transforme le ballon en vache sans patte. C’est pourquoi on peut parler de métaphysique en activité. La dimension allographique du spectacle est dépassée par sa dimension autographique ; le texte, les gestes sont prévus, mais Gustave parking adapte son discours à chaque représentation selon les réactions des spectateurs. Or ces réactions peuvent varier d’un spectateur à un autre, d’un individu à un autre mais aussi pour un même individu. C’est pourquoi, Genette affirme que nous ne voyons jamais deux fois la même œuvre.
Pour conclure, il faut rappeler que le cabaret est une forme cultivée de divertissement. En utilisant la vulgarité, la familiarité, il cherche à provoquer, bousculer les normes du « bon goût ». Or, Gustave Parking déclare lui-même que dans « toute intervention, il y a une critique de la convention ». En mélangeant différents types de comiques, en parodiant différentes esthétiques (de l’exploit, de la performance, du cirque), il se permet alors de critiquer, d’interroger le jugement esthétique des spectateurs mais aussi son statut d’artiste de cabaret. En instaurant une certaine intimité, il peut tout à la fois mettre son public en confiance au point que celui-ci le suive, accepte d’être manipulé et lui laisser un regard critique. Tout à tour artiste et spectateur sont manipulateur et manipulé.